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JE ME SOUVIENS - critique d'Éric Fourlanty

2009-10-08

FORCIER, L'IRRÉDUCTIBLE

Une étude éclatée  sur les rapports amoureux, de la séduction à la trahison.
Un drame social sur le capitalisme sauvage et l’exploitation des mineurs exploités.
Un film politique sur la Grande Noirceur et liens entre l’église et le pouvoir.
Une tragédie sur la vengeance d’une femme blessée.
Une comédie de mœurs sur la vie d’une petite ville minière des années 50.
Une fable poétique sur une fillette d’Abitibi qui ne parle que le gaélique.
Une réflexion ludique et grave sur l’identité québécoise.

    Je me souviens, le 11e long métrage d’André Forcier, est tout cela et plus. Depuis Bar Salon, les films de Forcier sont irréductibles, dans le sens premier du terme, « qui ne peuvent pas être réduits ». Celui-ci plus que tout autre.

    Nous sommes en 1949, dans une petite ville minière d’Abitibi. Difficile de résumer l’intrigue tant elle est touffue et menée à fond de train. Sur un fond bien dessiné de lutte syndicale, les destins d’une bonne douzaine de personnages se croisent et se heurtent, de la vengeance d’une veuve noire (Céline Bonnier) à  l’arrivée d’un bel Irlandais (Roy Dupuis), en passant par le mutisme d’une petite fille qui ne parle que le gaélique.

    Si l’on dit souvent que les films de Forcier sont atypiques, c’est bien parce que la majorité de ceux projetés sur nos écrans sont formatés, étiquetés, conformes. Pas de classification possible ici. Ce qui est le cas de quelques cinéastes encore « résistants ». Varda, par exemple. Difficile de trouver deux films en apparence plus dissemblables que Je me souviens et Les Plages d’Agnès, d’Agnès Varda (pour l'instant, toujours pas disponible en dvd). Pourtant, avec leurs univers radicalement différents, ces deux films partagent une même irréductibilité, une même gravité ludique, une même vision humaniste du monde. Avec leurs 20 ans de différences (l’un a 62 ans, l’autre, 81), Forcier et Varda viennent tous deux d’une époque où le regard d’un créateur englobait tout de l’expérience humaine. Qu'on se souvienne de Jane Birkin en Jeanne d'arc dans Jane B. par Agnès V... Qu’on se souvienne de la sirène de Kalamazoo qui, aimée de Rémy Girard, parlait avec sa voix...

    Dans Je me souviens, masculin et féminin sont également présents, le privé nourrit le public, l’intime prend racine dans l’historique, et la comédie humaine est indissociable du drame. C’est  cette capacité de chaque facette du récit à nourrir les aspects les plus divers qui fait la force et la grandeur de ce film.
 
    Avec une caméra qui file au fil de l’eau, la séquence d’ouverture montre une jeune mère (Hélène Bourgeois-Leclerc) qui, à bord d’un canot, raconte une histoire à son garçon tandis que son père (Pierre-Luc Brillant) lui parle de lutte syndicale. En quelques minutes, le cinéaste pose les jalons du récit à venir, nature et culture mêlées, territoire et imaginaire confondus, sensualité et réflexion unies.

    Avec sa voix bourrue et un ton « au creux de l’oreille » que l’on prend pour raconter une histoire à un enfant, Forcier assure la narration du film dans le rôle d’un enfant et ancre son propos dans une intemporalité voulue. Visuellement, rien de tel que le noir et blanc pour raconter une histoire intemporelle, et celui de Daniel Jobin est superbe. Dommage qu'à l'exception de l'excellente bande-annonce, on ne trouve ici aucun supplément . Entrevues, reportages ou analyses: l'univers de Forcier aurait vraiment mérité un effort.

    Si comme le disait Truffaut, « les films sont des trains qui avancent dans la nuit », Je me souviens fonce à la vitesse d’un express. Les séquences s’enchaînent à un rythme soutenu, chacune avec une nouvelle idée, une trouvaille narrative, un coup de théâtre ou un gag. Mais lorsque Némésis, la petite fille autiste, se met à apprendre le gaélique, le film prend son véritable envol, majestueux. La parabole sur un Québec amnésique est  implacable et le parallèle avec l’Irlande est particulièrement porteur.

    Hormis les chansons d’époque, toute la musique de Je me souviens est tirée du Peer Gynt de Grieg. Peer Gynt, ce jeune norvégien  immature qui, sa vie durant, fuit la réalité en multipliant les aventures, est-il une autre métaphore d’un pays éternellement en devenir? C’est l’une des multiples pistes de ce film qui, jusqu’ici, est le plus riche dans l’œuvre d’un cinéaste pour qui rien de ce qui est humain n’est étranger.

Éric Fourlanty

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