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Plateau-télé

RAMALLAH, MON AMOUR - par Robert Lévesque

2009-10-15

    La première fois que j’ai vu en salle, au temps béni de l’Ex-Centris, ce film du Palestinien Elia Suleiman, Intervention divine, ce fut pour moi l’étonnement complet, la totale de la surprise, j’étais baba devant cela, subjugué sans doute, ayant peine à croire ce que je voyais, pris entre admiration et incompréhension (ce même amusement trouble que j’avais ressenti au festival de Toronto à la première projection matinale de C’est arrivé près de chez vous). Un cinéaste palestinien avait filmé ça ? Ainsi ? Une comédie disait-on, une comédie satirique au surplus, et voilà qu’on s’enfonçait (ce film est enfonçant, en effet) dans une mazurka existentialiste, mélo muet soutenu par un montage hors norme, un objet perdu, un machin échappé aux censures par un apprenti Tati du pays d’Arafat ? Puis je laissai ma surprise s’éteindre… Je passai à autre chose, et sur Saint-Laurent j’allai manger du thaï…
 
    Je venais de voir (me disais-je) ce que l’on pourrait résumer ainsi : un homme et une femme, dans un parking. Autour du couple qui ne dit mot, entre leurs rencontres furtives, la caméra montre la vie quotidienne parfaitement banale dans l’une des régions les plus politiquement et désespérément problématiques du monde. Je m’étais frotté les yeux : c’était quelque chose comme « Un parking de campagne », ou « Brèves rencontres au mirador », un « Ramallah, mon amour » tourné par Emmanuel Mouret ou un remake dévoyé de « Deux ou trois choses que je sais d’elle (la question israélo-palestinienne) », bref les sorties au cinéma ne se ressemblent pas toutes, et il y a des films comme ça... On pense à tort pouvoir les oublier
 
    Quelle ne fut pas ma (seconde) surprise lorsque, par hasard, j’ai revu ce film à la télévision ! Je l’avais rangé au rayon des curiosités, je croyais l’y avoir abandonné et pourtant, à la première image, l’étrange film de Suleiman me revint tout entier, clac, c’était comme si je l’avais visionné la veille, les plans un à un, les scènes une à une, non seulement le scénario me revenait tout fraîchement, mais je les anticipais, ces prises, je reconnaissais ce montage lent et long, ce non récit lancinant, chapelet d’images fixes, de silences persistants, le temps qui passe. Je savais, après chaque plan, quel plan allait suivre... Comme si j’avais étudié ce film, séquence par séquence, durant un mois. Le cinéma avait agi seul. Ce que je pensais avoir oublié était là tout entier, comme si je le réécrivais moi-même… C’est que la signature d’Elia Suleiman, au-delà d’un humour à la fois subliminal et sublime, est d’une parfaite maîtrise scénaristique. C’est du grand art que ce comique dans l’indicible, cet humour froid sur sujet chaud.
 
    Alors, leitmotiv central, ce sont des rendez-vous que se donnent (comment, on ne le sait pas) deux êtres humains qu’on suppose amoureux et qui arrivent régulièrement l’un après l’autre en voitures (le jour ou la nuit) et qui se garent dans le stationnement d’un poste de contrôle israélien. Rituel : la femme va s’asseoir dans le véhicule de l’homme et ils se taisent, regardent dans le vague, lui un Palestinien vivant à Jérusalem (joué par Suleiman lui-même), elle une Palestinienne (jouée par Manal Khader) habitant la ville de Ramallah assiégée par Israël. Ce film politiquement atypique ne dit rien du conflit (mais tout du drame), son auteur nous montre à plusieurs reprises des images de la plus pure banalité, un type qui lance un sac d’ordures sur un toit, des vieillards assis qui voient le temps passer, un gamin qui frappe un ballon, une voiture qui s’engage difficilement sur un bout de route en ruine, un type qui vient attendre un car à un arrêt qui n’existe plus (on le lui a dit), etc. La vie et rien d’autre… On n’a rien vu à Ramallah… Arafat connais pas ! On dirait quelque chose comme : j’ai même rencontré des Palestiniens heureuxQuand passent les cigognes et les oiseaux de malheur, il n’y a pas de poste frontière…
 
    Ce précieux film d’Elia Suleiman, au titre (étant donné le contexte politique, que l’on pourrait qualifier de) suppliant, Intervention divine, a été tourné en 2002, il a obtenu le prix du jury et celui de la critique internationale à Cannes, puis le prix spécial du jury à Chicago. Il suffit de le voir une fois (le 23 octobre à 23h30 à Télé Québec) pour ne jamais l’oublier même si l’on n’y pensera plus... Plus qu’un documentaire, une telle fiction, dépouillée, suave, est absolument envoûtante, c’est enfonçant… Ne ratez pas cette pièce de collection.

Robert Lévesque

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