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LES DAMES EN BLEU - critique de Juliette Ruer

2009-10-15

L'INACCESSIBLE ÉTOILE

    On se fait avoir.  Partir à la rencontre des fans d’un chanteur de charme longue durée, des grands-mères au cœur de midinettes; c’est certain qu’on va fondre. Parce qu’on adore ça, toujours, tout le temps. Parce que tout est là, en format plus facile qu'un magazine à potins; le grandiose et le pathétique, la drôlerie et la larme, l’amour infini et le temps qui passe. Même pas besoin de tourner les pages.

    Le réalisateur Claude Demers (Barbiers, une histoire d'hommes) a déjà un sujet en or, les deux pôles du star système, la vedette et ses fans; mais en plus, il a un crooner hors du commun, Michel Louvain. Depuis 50 ans, ce dernier traverse toutes les modes avec un sourire éclatant, pas un plis au pantalon et une générosité envers ses fans qui, visiblement, ne date pas d’hier.  Il est une star que l’on peut toucher, embrasser, à qui l’on peut offrir des cadeaux à Noel, donner bébé à garder et appeler « mon oncle Michel ». Mais il roule en décapotable et on ne sait rien de sa vie privée. Car c’est aussi une star, avec sa part de mystère. C’est ce qu’aiment également les dames en bleu. Claude Demers a choisi 5 femmes, de la quarantaine timide à la nonagénaire pétulante; les vraies reines du film.  Ces femmes, on les observe, on les scrute, parce qu’on veut comprendre encore l’émotion forte, cette fascination enfantine qui n’en finit plus de s’éteindre. On ne se lasse pas de cela, de la part la plus irrationnelle de l’Humain qui s’expose avec candeur. Les groupies fascinent, car il semble que dans leur folie monomaniaque, elles ont trouvé un dérivatif au quotidien, un élixir de jeunesse.

    Certaines vont expliquer leur idôlatrie, d’autres préféreront raconter leur vie et ne diront pas grand-chose de leur rapport à Michel Louvain. On comprendra malgré tout que le chanteur est l’homme idéal, le fils, le chum, le grand frère et tout à la fois. Elles chanteront une romance fanée et le faisant, elles auront le sourire aux lèvres … La religion a un effet beaucoup moins dopant.

    Outre l'idôlatrie, il y a la force des personnages.  Il y a des femmes de caractère dans ce film, comme l’incroyable Margot, qui est un roman à elle seule et qui vole la vedette. Mais il y aussi les discrètes, celles que l’on dit oubliées. Or, cette majorité silencieuse est omniprésente au cinéma. Ces inconnus sont même les piliers de notre cinématographie, des hommes de la mer de l’Île-aux-Coudres jusqu’à Roger Toupin, des gars de Barbiers à ceux et celles de la Wapikoni. En les mettant bout à bout, comme l’a fait Luc Bourdon dans La mémoire des anges, on a la masse des individus invisibles. Le titre du film de Bernard Émond les résume tous,  Ceux qui ont le pas légers meurent sans laisser de traces. Ici, l’une n’a pas eu de jeunesse, l’autre a eu un rêve de chanteuse qui s’est éteint; l’une joue au bingo, l’autre adore sa garde malade. Elles n'étaient pas "membres d'une génération oubliée", juste perdues dans la masse des inconnus.

    Claude Demers ne tombe pas dans l’exposition larmoyante des vies simples. On ne s’englue pas dans le pathétique. Mais on n’est pas loin. La réalisation est honnête, sans briller de l’élégante retenue de Bernard Émond, ni de la simplicité directe de Benoit Pilon. On appuie les effets, on s’attarde sur l'émotif alors que nous avions compris. Point trop n'en faut, le phénomène de l’inaccessible étoile est plus délicat que l’on pense et méritait peut-être une plus grande finesse.

Juliette Ruer

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Vos réactions (1)

  1. Avec beaucoup de tendresse et une tristesse parfois presque cruelle, Les dames en bleu dresse un portrait juste et actuel du Québec ''de nos mères''. C'est le film d'un cinéaste ''gourmand" et généreux, un film au rythme palpitant, filmé et monté avec un calcul discret, sans jamais forcer l'émotion. Il faut selon moi beaucoup de culot et d'audace pour filmer à ce point la télévison, les écrans de télévision. Claude Demers a bien compris l'importance qu'a eu le canal 10 dans la fabrication d'une idole comme Michel Louvain. Un des nombreux grands moments du film: la séquence, époustoufflante, de Deux filles le matin, portrait naturaliste, "plein" et ennivrant de la fabrication et de l'enregistrement d'un show du matin, qui commence par les indications d'un animateur de foule et qui rend à merveille l'excitation que provoque une opération médiatique déguisée en happening télévisuel. Rarement a-t-on filmé le processus de mise en scène, le travail de la télé avec autant de justesse. Le plateau est vraiment bondé, la caméra pourrait s'énerver et vouloir tout prendre : elle est plutôt économe, bien placée et cadre très serré - créant un sentiment de claustrophobie: Louvain a très peu de marge de manoeuvre dans son déplacement et il est royal dans son ''jeu". Le montage (comme partout ailleurs ) fait une excellente utilisation du son hors champ (la voix de Mélanie Ménard, une des animatrices, dirige la séquence très fortement mais on la voit peu)... Le climat du film fait parfois penser au Confort et l'Indifférence (le travelling latéral sur les roulottes au début entre autre), par sa texture, son climat, . . Et puis, ce n'est pas un jugement, il n'y a pas de mal à penser que la plupart des dames en bleu ont probablement voté NON au référendum de 1980. Et que plusieurs d'entre elles pourraient être des Yvettes. On pense aussi, forcément. à The king of comedy, film acerbe sur la télévision (et incompris en son temps) dont le film Dames en bleu fait souvent penser, par le sujet et même formellement (Deux filles le matin encore), la tendresse en plus. Autre moment fort: quand la doyenne des fans (96 ans) dit à Louvain, à la dernière séance de signatures, quelque chose comme, vous savez oû je suis, vous viendrez me voir (je n'ai pas les mots exacts) le problème de son qui force les sous- titres est une sorte de cadeau: les mots déchirants de cette vieille dame s'inscrivent à l'écran et c'est toute la détresse de la vieillesse qu'on peut lire. Non Michel Louvain n'ira pas la visiter. Il ne peut pas être partout. Il ne l'entend pas de toute façon (nous à peine) et il a encore des autographes à signer. C'est assez déchirant. Les limites (absolument nécessaires pour ne pas étouffer) de la générosité de Louvain sont d'ailleurs montrées dès le début dans la première séance de signatures et de photos. ''Est -ce qui en a d'autres", ''Je suis fatigué"... Il faut saluer le travail des caméramens qui trouvent la lumière et le bon angle, dès le début, au camping, filmant Louvain d'abord de dos puis de face et sur scène, en le campant d'emblée ''bigger then life" . Il n'y a pas de doute, c'est une star immense, des mauvaises langues diront peut ëtre cheap ou quétaine. C'est bien mal comprendre l'imaginaire des femmes que le film met en scène. Le film est une sorte de catalogue de l'imaginaire de ces femmes, il y a Louvain bien sûr, mais c'est beaucoup plus que ca, il y deux filles le matin, le tricot, le do ré mi, ou en tout cas le bingo (une autre belle séquence avec des choix de plans et de montage épatants), et Les feux de l'amour (ou est-ce top models qui joue juste avant ou juste après au canal 10). C'est un des tours de force de ce beau film de donner une sorte de cohérence esthétique au parcours de ces femmes, généreuses dans tous les sens (et montrer le fruit de leur labeur: Margot a tricoté les foulards qu'elle distribue à la maison du père) ; une sorte de résistance tranquille au chaos qui nous entoure, symbolisé discrètement (mais nettement) par l'extrait (encore un téléviseur!) du stoique Stephen Harper. Une bien belle affaire.

    par Pierre Fedele, le 2009-12-04 à 19h12.

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